DOI : https://doi.org/10.25364/19.2021.5.4

ISSN : 2663-9815

Studia linguistica romanica 2021.5

Compte rendu

Olga Inkova (éd.) 2020. Autour de la reformulation. Genève : Librairie Droz

Luisa F. Acosta Córdoba

Université Lumière Lyon 2

luisa-acosta.cordoba@ens-lyon.fr

Reçu le 10/12/2020, accepté le 9/1/2021, publié le 19/3/2021 selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)

[1] Autour de la reformulation est un ouvrage collectif qui, comme le rappelle son éditrice Olga Inkova, s'inscrit dans une succession de nombreux travaux portant sur la reformulation. Sans compter les colloques, les journées d'études, les travaux de thèses et les articles, lors des deux dernières décennies, sont parus en français un numéro thématique de la revue Langages (Eshkol-Taravella & Grabar 2018) et deux ouvrages également collectifs, La reformulation, marqueurs discursifs et stratégies énonciatives (Le Bot, Schuwer & Richard 2008) et Répétition, altération, reformulation (Anderson, Madini & Chauvin-Vileno 2000). L'ouvrage édité par Olga Inkova reprend l'esprit de ces travaux où plusieurs chercheurs mobilisent la reformulation pour décrire des phénomènes langagiers différents, complémentaires et, parfois, opposés. Dans le prolongement des ouvrages précédents sur la reformulation, Olga Inkova rappelle en introduction le manque de consensus dans la définition de cette notion, pourtant clé pour les sciences du langage dans le monde francophone. L'absence de consensus n'empêche pas, pour autant, l'emploi du terme reformulation pour décrire des problèmes de recherche spécifiques. Dans les faits, cet ouvrage, comme bien d'autres travaux antérieurs sur la reformulation, démontre que, malgré le questionnement devenu récurrent de la valeur scientifique de la notion, elle continue à être utilisée car elle permet d'aborder et de résoudre des problématiques qui demeurent pertinentes au sein des sciences du langage et de leurs enjeux sociétaux. Nous ne trouverons donc pas dans Autour de la reformulation une définition unique ou une méthode définitive pour l'étude de la reformulation, mais un éventail d'approches disciplinaires. En ce sens, cet ouvrage n'est pas seulement une actualisation rigoureuse de la question de la reformulation, mais aussi un travail qui fait état des nombreuses problématiques actuelles en sciences du langage, comme le traitement automatique des langues, l'acquisition du langage, l'analyse du discours politique et, plus largement, la réflexion épistémologique sur l'étude de la langue et de la signification. Ainsi, l'apport principal de cet ouvrage se trouve dans la diversité des corpus, des méthodes d'analyse et des perspectives théoriques.

[2] L'ouvrage est composé de deux parties : « vers une définition » et « marqueurs et applications ». La première réunit cinq travaux qui explorent le fondement épistémologique de la notion de reformulation, son ancrage dans la tradition linguistique et ses perspectives. Les cinq articles de cette première partie commencent par un exercice de délimitation de la notion de reformulation, pour explorer, dans un deuxième temps, les usages favorisés par une notion revisitée de la reformulation. Dans ces travaux, les autrices sont confrontées aux enjeux propres à la description de phénomènes complexes liés à la production de sens et de signification. Deux questions demeurent ainsi centrales : quelle est la nature du lien établi par la relation de reformulation ? Et quels sont les moyens dont dispose la linguistique pour l'étudier ? L'article de Catherine Fuchs est enrichissant à cet égard, car l'autrice présente les origines historiques de la reformulation en relation avec une autre notion clé, la paraphrase. En effet, avant que la paraphrase ne devienne un type de reformulation, notamment dans les travaux de Gülich & Kotschi (1983, 1995) et de Rossari (1994), elle était considérée comme un phénomène à part entière. Ce sont les grammairiens formels (Harris 1976) qui, dans les années 1950, se sont intéressés à la conservation du sens dans le cadre de la transformation des structures de surface. Comme le rappelle Fuchs, il s'agissait alors d'étudier des propriétés syntaxiques de la langue à partir d'une application du concept de synonymie aux phrases. En revanche, le terme reformulation, dès ses premiers emplois dans les années 1980, concerne une relation syntagmatique et, surtout, une activité discursive, où deux énoncés sont présentés, dans une situation discursive donnée, comme étant équivalents. Par conséquent, il n'est guère question de propriétés syntaxiques, ni même sémantiques, pour déterminer le lien d'équivalence entre deux énoncés, mais de conditions énonciatives. Ainsi, dans ce que Fuchs appelle le chassé-croisé entre la reformulation et la paraphrase, nous retrouvons une dichotomie fondatrice de la linguistique moderne : la distinction entre langue et discours. Les études qui se sont succédé depuis les années 1980 se distinguent par des positionnements différents vis-à-vis de la question de l'équivalence et de la conservation du sens entre les énoncés. Par conséquent, l'absence de consensus sur la notion de reformulation est, en partie, le résultat de la diversité de moyens dont dispose la linguistique pour étudier les propriétés des énoncés.

[3] L'article d'Olga Inkova retrace de manière détaillée les tendances principales dans l'étude de la reformulation de ces dernières années. Inkova montre comment une conception large et une conception étroite de la reformulation subsistent dans les travaux récents et, surtout, comment ces deux conceptions correspondent à des perspectives différentes vis-à-vis de la paraphrase. En effet, la conception étroite rapproche la reformulation de l'équivalence sémantique, alors que la conception large comprend aussi bien la reformulation paraphrastique que la reformulation non paraphrastique. L'autrice propose de son côté une définition étroite, à partir des relations logico-sémantiques, qui permet de distinguer la reformulation d'autres opération d'élaboration, comme la correction. Toutefois, la relation de reformulation avancée par Inkova concerne bien une activité discursive et pas une propriété de la langue, bien qu'elle se base sur des critères sémantiques : « il faut admettre l'importance de reconnaître à la reformulation son caractère métalinguistique, de réflexion sur le code de la langue, de retour la forme du dit pour en choisir un autre » (p. 32). Ainsi, si la reformulation peut concerner le contenu propositionnel ou énonciatif, il est question, avant tout, d'une opération d'élaboration où l'énonciateur agit sur son propre discours.

[4] Blandine Pennec propose également un recours aux modèles des relations logico-sémantiques, mais en employant une conception large de la reformulation et en estimant qu'il en existe deux types. L'autrice présente une analyse des marqueurs spécifiques et polyvalents de la reformulation en anglais et, grâce à cette conception large, elle parvient à observer la variété d'usages de ces formes dans l'élaboration du discours. Comme Inkova, Pennec estime que la relation de reformulation est un procédé d'ordre méta-énonciatif, c'est-à-dire qu'« il s'agit de phénomènes relevant d'un regard sur [la] production » (p. 74), qui entraîne un réajustement de discours. Mais, à la différence d'Inkova, Pennec considère que ce réajustement peut porter sur la caractérisation formelle du référent, pour la reformulation paraphrastique, ou sur le référent en lui-même, pour la reformulation non paraphrastique. Dans cette dernière catégorie, Pennec inclut la correction comme opération de reformulation, à la différence d'Inkova. Grâce à ces deux articles, nous pouvons constater comment, en partant de définitions et de cadres d'analyse proches, il est possible, toutefois, d'aboutir à la description de phénomènes différents.

[5] L'article d'Hélène Vassiliadou s'inscrit dans cette même démarche de définition de la notion de reformulation, en essayant de répondre à une question fondamentale : est-il possible de faire l'économie des marqueurs pour aborder la notion de reformulation ? Vassiliadou pointe ainsi une autre notion clé dans l'étude de la reformulation, dans la mesure où, chez un grand nombre d'auteurs, les marqueurs sont indissociables de l'analyse des relations d'équivalence dans le discours. Comme Inkova, Vassiliadou défend la conception étroite de la reformulation, en affirmant la nécessité de compter sur une définition de la reformulation propre à la description scientifique de la langue, qui soit différenciable de l'usage courant. Or, Vassiliadou, à l'instar de Rabatel (2017), est emphatique sur la difficulté scientifique qui entraîne une notion trop large de la reformulation : « en négligeant ou en gommant les frontières du phénomène, on aboutit à une 'antinomie' scientifique » (p. 83). Afin de résoudre cette sorte d'impasse épistémologique, l'autrice propose de distinguer la reformulation des autres activités discursives, comme la correction et la répétition, à partir de critères sémantiques stricts et appuyés par des tests d'insertion et de suppression.

[6] La première partie de cet ouvrage est clôturée par le travail de Houda Landolsi. Son article s'interroge sur les possibilités d'analyse qui peuvent être explorées à partir d'un élargissement de la notion de reformulation à des énoncés qui ne sont pas contigus, car produits dans des discours différents. Nous avons affaire ici à une conception large de la reformulation, qui permet d'étudier certaines formes de dialogisme. Cette conception s'oppose aux études plus classiques de la reformulation dans le discours, puisque, comme le rappelle Fuchs, la reformulation est comprise généralement comme une relation syntagmatique. Or, dans la proposition de Landolsi, la reformulation peut s'étaler entre plusieurs discours, contextes et énonciateurs. Cette notion (très) lato sensu contraste avec les arguments avancés par Vassiliadou et Inkova, mais nous repérons l'intérêt de la proposition de Landolsi lorsqu'elle présente l'analyse du corpus. En effet, à la différence des autres articles dont les corpus correspondent à des extraits isolés et peu contextualisés, Landolsi étudie le discours médiatique autour du parti politique français, le Front National. Grâce à cette définition large de la reformulation, l'autrice parvient à démontrer certains mécanismes dans « la circulation des savoirs et des croyances » (p. 117) dans l'espace médiatique.

[7] En résumé, la première partie d'Autour de la reformulation nous permet d'observer comment le positionnement épistémologique vis-à-vis de la notion de reformulation peut varier, non seulement en fonction du cadre théorique implémenté, mais aussi selon le type de phénomènes que l'on tient à aborder. De manière générale, l'aspect commun à ces différents travaux est le fait que la reformulation est comprise comme un phénomène d'ordre discursif dont la description nécessite le recours à différents facteurs sémantiques, syntaxiques et énonciatifs. La deuxième partie de l'ouvrage rassemble quatre travaux moins axés sur la réflexion épistémologique et davantage tournés vers les applications de la reformulation.

[8] Les études d'Alain Berrendonner et de Maj-Britt M. Hansen portent sur les marqueurs et, plus exactement, sur leur fonctionnement dans le système linguistique. Berrendonner s'intéresse au morphème bref, qui, dans les études précédentes, a été analysé en tant qu'adverbe fonctionnant comme marqueur de récapitulation (Rossari 1994 : 18). À partir d'une analyse de trois niveaux de structuration de la parole, syntaxique, prosodique et sémantique, Berrendonner parvient à démontrer que, tout au moins dans la langue parlée, bref ne se comporte pas comme un marqueur de récapitulation. En plus de la caractérisation détaillée de ce morphème, l'article de Berrendonner est une illustration concise de l'une des démarches méthodologiques les plus utilisées à l'heure actuelle pour étudier la langue parlée. Comme l'article de Berrendonner, le numéro thématique 2020.4 de Studia linguistica romanica (Corminboeuf, Rothenbühler & Sauzet 2020) témoigne de la place incontournable des corpus de langue parlée dans les sciences du langage contemporaines.

[9] De son côté, Maj-Britt M. Hansen s'interroge sur les formes ainz et plutôt, en partant d'une approche diachronique. Hansen emploie une conception large de la reformulation, mais elle reprend quelques notions de la rhétorique pour distinguer plusieurs types de reformulation. L'autrice mobilise, également, la notion de cycle de pragmaticalisation, qui explique l'évolution d'une forme adverbiale vers des usages pragmatiques. En l'occurrence, l'étude montre le passage de ainz et plutôt d'« adverbe temporel au sens comparatif [à] marqueur pragmatique exprimant une préférence de la part d'un référent discursif, [pour aboutir finalement à un] marqueur de la reformulation non paraphrastique » (p. 133). Les analyses de Hansen se basent sur un large travail de corpus qui confirme l'évolution sémantico-pragmatique proposée. Enfin, dans son argumentation, l'autrice s'appuie également sur les travaux à propos de la réparation en analyse conversationnelle (Schegloff, Jefferson & Sacks 1977), déjà classiques et pourtant peu cités dans les études sur la reformulation.

[10] Les deux derniers articles de l'ouvrage portent sur des mises en application de la notion de reformulation. Iris Eshkol-Taravella et Natalia Grabar exposent une étude qui cherche à automatiser des processus de simplification textuelle. Ce processus facilite la production de variantes plus accessibles des textes destinés au grand public. Ainsi, la finalité principale est de rendre compréhensibles des contenus spécialisés à la population ayant des difficultés de lecture (p. 166). Pour ce faire, parvenir à automatiser ce processus permettrait de traiter un plus grand nombre de textes. Les avancées dans ce sens, produites par les autrices qui ont travaillé depuis plusieurs années sur la reformulation en traitement automatique des langues, sont encourageantes.

[11] L'ouvrage est clôturé par l'article d'Audrey Sublon et Geneviève de Weck, qui présente une application de la reformulation dans le domaine des interactions logopédiste-adolescente. Les autrices observent, à partir d'une approche socio-interactionniste, l'acquisition langagière chez les adolescents, une population peu étudiée sous cet angle. Ainsi, en partant d'une conception large de la reformulation, comme c'est souvent le cas dans les études sur l'acquisition, et de l'analyse des interactions, Sublon & de Weck parviennent à établir des fonctions générales de l'hétéroreformulation dans ce cadre participatif en particulier. Parmi les usages décrits se comptent « la réitération au service de l'élaboration du message, et […] le soutien [de] la coproduction du discours » (p. 190). Ainsi, cette notion large de la reformulation aide à mieux comprendre les processus d'interaction et d'apprentissage.

[12] La lecture de cet ouvrage permet, en définitive, de se familiariser avec un nombre important de disciplines des sciences du langage. Il est fort intéressant de constater comment le questionnement sur la reformulation ouvre une quantité considérable de lignes de réflexion, d'approches méthodologiques et de terrains de recherche. En ce sens, l'une des qualités principales de la notion de reformulation est justement sa capacité à inspirer de nombreux chercheurs. Comme d'autres phénomènes hautement complexes, la reformulation concerne le domaine de la signification et de la production du sens, dont l'étude, comme le rappellent entre autres Depperman (2011) et Enjalbert & Victorri (2005), est fréquemment confrontée à la nécessité de mobiliser plusieurs regards et niveaux d'analyse.

Bibliographie

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Corminboeuf, Gilles, Julie Rothenbühler, Maguelone Sauzet (éds.) 2020. Français parlés et français 'tout court'. Studia linguistica romanica 2020.4.

Deppermann, Arnulf 2011. The study of formulations as a key to an interactional semantics. Human Studies 34, 115-128.

Enjalbert, Patrice, Bernard Victorri 2005. Les paliers de la sémantique. Patrice Enjalbert (éd.). Sémantique et traitement automatique du langage naturel. Cachan : Lavoisier, 55-98.

Eshkol-Taravella, Iris, Natalia Grabar (éds.) 2018. Reformulations. Langages 212.

Gülich, Elisabeth, Thomas Kotschi 1983. Les marqueurs de la reformulation paraphrastique. Jacques Moeschler (éd.). Connecteurs pragmatiques et structure du discours. Actes du 2ème Colloque de pragmatique de Genève (7 - 9 mars 1983). Genève : Université de Genève, 305-346.

Gülich, Elisabeth, Thomas Kotschi 1995. Discourse production in oral communication. A study based on French. Uta M. Quasthoff (éd). Aspects of oral communication. Berlin : De Gruyter, 30-66.

Harris, Zellig S. 1976. Notes du cours de syntaxe. Paris : Éditions du Seuil.

Le Bot, Marie-Claude, Martine Schuwer, Élisabeth Richard (éds.) 2008. La reformulation. Marqueurs linguistiques. Stratégies énonciatives. Rennes : Presses universitaires de Rennes.

Rabatel, Alain 2017. Frontières supra-catégorielles, catégorielles, infra- et trans-catégorielles de la reformulation. Analele Universităţii din Craiova. Seria Ştiinţe Filologice. Langues et Littératures Romanes 21, 65-103.

Rossari, Corinne 1994. Les opérations de reformulation : analyse du processus et des marques dans une perspective contrastive français-italien. Berne : Lang.

Schegloff, Emanuel A., Gail Jefferson, Harvey Sacks 1977. The preference for self-correction in the organization of repair in conversation. Language 53, 361-382.